On en parle

Une nouvelle rubrique de la revue « Connaissance de la Meuse » met en valeur des ouvrages créés par des auteurs meusiens.

Dans le numéro de mars 2021, trois auteurs sont cités :

Michel Bernard, lauréat en 2018 du prix France Télévision avec Le bon coeur (Éditions La Table Ronde) et qui vient de sortir une suite : Le bon sens

Denys de Jovilliers pour Avec un peu de chance, tout ira bien (Autoédition Librinova). Le rapprochement avec Raymond Queneau et Alfred Jarry me touche beaucoup (voir article ci-dessous).

Elka, artiste plasticienne verdunise pour Le mystère des étoiles perdues, une BD jeunesse (Éditions ATC)

Tournons la page !

Il y a un an, les voeux avaient largement surnoté 2020, c’était facile, amusant et trop tentant ! Cette fois, ils seront moins ambitieux, allez, on se recentre sur l’essentiel…

Que 2021 soit d’abord une « année ordinaire », sans fracas, une année bien gentille, aimable et souriante, avec plein de petits bonheurs semés au long des jours. On s’autorisera quand même quelques écarts, heureusement !!! Qu’elle nous réserve aussi de belles envolées, de l’inattendu qui fasse plaisir.

Et surtout, qu’elle vous garde, ainsi que vos proches, en bonne santé et vous permette de cheminer dans la réalisation de vos projets les plus chers en restant confiants malgré les contraintes dues aux aléas inévitables…

Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez.

Après la guerre …

(…) Ce fut la fête pour tout le monde, même pour ceux qui n’y connaissaient rien et avaient autre chose en tête. On s’invitait partout, on s’embrassait sous les sapins, on allumait des bougies. On installa une crèche avec des vrais moutons, on grilla des merguez, ça donnait faim, ça sentait bon.

Dehors, les musiciens s’étaient installés sous leurs parasols chauffants. La délivrance avait stimulé les hormones et la vie battait son plein. Ça souriait partout sous les écharpes, ça bécotait contre les radiateurs, ça cogitait sous les bonnets et les promesses fusaient. Les enfants attendaient la neige, le Père Noël, le petit Jésus et le réveillon.

À la veille de la Saint-Sylvestre, la place du marché était noire de monde. Fricottin s’y promenait avec délices. Après le solstice, il s’était garni d’un toupet et d’une barbe généreuse. Il avait aussi changé d’identité, histoire de tourner la page lorsque la charcutière l’avait congédié pour cause d’infidélités. Il était devenu Fernand N.[1], explorateur rentré au pays pour vaincre Petsuchos. Il harponnait celles qui voulaient l’entendre et s’inventait des exploits. Il avait combattu les crocos là où d’autres n’en avaient pas eu le courage, là où ça grouillait partout. À droite, à gauche, devant, derrière. Pan ! Pan ! Partout ! Partout ! Après la parlote, il passait aux choses sérieuses. Il se faisait masser les pieds et offrir un thé.

On se pressait devant les victuailles. Le temps de distiller ses prunes pour refaire un stock, Pétronille s’était collée à la poissonnerie restée vacante après la disparition des propriétaires. Doudou avait encore grandi. Il la regardait de loin, tout ému. Il découvrait un trouble nouveau, c’était délicieux. Elle tonitruait à la ronde pour vanter la fraîcheur de sa marée. Les langoustes et les homards alignaient leurs dos rebondis au milieu des soles et des paniers de coquillages. Les huitres bourrichaient à part, près des bouteilles de blanc. On en bavait.

La charcutière arborait un collier de boudins et finissait de plumer ses chapons devant les clients. Elle était tombée en amour pour Balthazar qu’elle avait assigné aux foies gras.

Valentine faisait ses emplettes avec Rosie. Leurs paniers débordaient, elles avaient même trouvé du café, du vrai comme avant, de Guinée. Il ne leur manquait que les gâtounettes glacées pour le dessert. Gilda les accompagnait. Sa médaille de guerre brillait sous un collier neuf. Elle gambadait derrière eux et se régalait de tout ce qui tombait.

Le beau Jules avait installé son orchestre sous le kiosque à musique pour son concert du Nouvel An. On frissonnait encore un peu pour l’écouter répéter et, vive le vent, on rentrait vite au chaud.

Malgré la bonne humeur, certains tiraient triste mine. Toutes les nuits, une nuée de vieilles aux cheveux hirsutes venait les harceler. Elles leur brûlaient les pieds. Ça les réveillait ! Ils gardaient toute la journée une impression désagréable qui les empêchait de sourire. Ça les poursuivait sans cesse et partout. Ça devenait invivable et ils se demandaient ce qu’ils avaient pu faire pour mériter tout ça. Ils finissaient par trouver mais ça n’arrangeait rien.

Extrait du Roman « Avec un peu de chance, tout ira bien »

©Denys de Jovilliers

Photo : Albrecht Fietz, Pixabay.com


[1] Cf. Fernand Naudin (Lino Ventura) dans les Tontons flingueurs de Georges Lautner

Paru dans « Le Mag » de l’Est Républicain, Vosges Matin et Républicain Lorrain

Dimanche 22 novembre 2020

Le roman est disponible en librairie : Librairie Commercienne, Entrée Livres à Verdun, Didier à Nancy, L’autre rive à Nancy, La Fabrique à Bar-le-Duc, Espace culturel Leclerc à Bar-le-Duc, Maisons de la Presse de Saint-Mihiel et de Ligny-en-Barrois.Sinon sur commande de préférence chez votre libraire de proximité, à défaut sur les plateformes de commande en ligne.Existe aussi en version eBook, Kindle, …

All inclusive. Épisode 6/6

Résumé des jours précédents

Depuis 5 jours, ils vivent dans un autre monde. « Elle et lui » n’en peuvent plus des turbulences dans lesquelles ils sont entraînés. Perdus dans le flot de vacanciers excentriques qui les désorientent et les sidèrent, ils ont hâte de rentrer chez eux.

6ème jour

Il tendit un bras lourd vers le téléphone posé sur la table de nuit, le fit tomber et se contorsionna pour le ramasser. Au deuxième appel, il put enfin décrocher. L’autobus les attendait pour la suite du programme : visite de la ville haute d’Eivissa, avec au retour un arrêt pour flâner sur le marché hippie Las Dalias.

Ils étaient encore assommés par les tribulations de la veille. Ils s’étaient mépris, leur inscription valait pour les deux jours. Elle eut un sursaut qui les sauva. Elle lui ôta le téléphone des mains et pleurnicha leur incapacité du jour à son interlocutrice qui, d’un simple « buena recuperaciòn », abrégea les lamentations.

Elle avait un mauvais pressentiment. Elle était pressée de rentrer. Ils passèrent la dernière journée à préparer le départ du lendemain.

Elle ouvrit l’armoire et les tiroirs, fit et refit l’inventaire de leurs affaires à mesure qu’elle remplissait puis vidait la valise.

Il s’occupa de la voiture, vérifia le niveau d’huile et chercha ceux des liquides de freinage et de refroidissement. Il actionna plusieurs fois le démarreur pour s’assurer qu’elle démarrait toujours, fit fonctionner les essuie-glaces pour le cas où il se mettrait à pleuvoir malgré les prévisions de beau temps. Il s’inquiéta de ne pouvoir contrôler la pression des pneus. Il ne trouva pas de solution.

Elle le rejoignit pour fouiller les vide-poches afin de n’y rien oublier. Et puisqu’elle était là, elle l’aida en levant ou baissant les deux bras à chaque fois qu’il allumait ou éteignait les phares ou les feux stop. Attention, un seul bras pour les clignotants ! Ceci l’obligeait à tourner autour de la voiture en changeant de bras pour un même côté selon qu’il s’agissait de l’avant ou de l’arrière. La manoeuvre exigeait d’eux une grande concentration.

Ils dénichèrent de quoi nettoyer leur suite de fond en comble, comme des criminels cherchent à effacer les traces de leur passage. Ils s’y employèrent jusqu’au soir. Puis ils s’accordèrent une dernière marche dans le parc, en solitaires, pour prendre des photos du coucher de soleil dans la baie. Au retour, ils se faufilèrent entre les tables du buffet pour grignoter debout.

Ils passaient près des poorós. Il fut tenté d’essayer à nouveau. Elle n’avait pas le temps et elle était fatiguée. Elle le rattrapa par la chemise qui tombait sur son pantalon. Il s’était changé après le ménage, c’était sa dernière, elle devait rester propre. Il comprit sans répondre à son geste. Comme d’habitude.

Le retour

Ils dormirent peu et quittèrent le village tôt par crainte de manquer l’avion qui décollait à onze heures. Après la restitution de la voiture et les formalités d’enregistrement, ils appréhendaient le passage dans le sas de contrôle. Ils craignaient une sonnerie inopinée qui les aurait soumis d’office à une fouille humiliante. Il n’y eut pas de sonnerie, mais le tirage aléatoire des contrôles approfondis tomba sur eux. On les palpa, on ouvrit leur sac, on leur posa des questions et ils repartirent rouges de honte s’installer sur un fauteuil de la salle d’embarquement. Ils avaient deux heures d’avance.

L’escale à Barcelone fut interminable. Ils ruminaient leur impatience, le regard perdu à travers les baies vitrées, en direction d’avions qu’ils ne voyaient plus. Elle tricotait ses doigts dans le gilet qu’elle gardait sur les épaules à cause de la fraîcheur à venir. Il se grattait les genoux jusqu’au sang. Ils alternaient les soupirs en redoutant un retard à l’arrivée qui leur aurait fait manquer le TGV de dix huit heures neuf à la gare de l’Est.

Ils se laissèrent guider par le flot des passagers à Orly. Ils reconnurent facilement leur valise. Elle défilait parmi les premières ce qui leur évita la syncope. Devant leur détresse, une hôtesse les guida dans les couloirs jusqu’à la navette Orlyval et les confia à un couple qui, comme eux, se rendait gare de l’Est. Le reste du voyage fut plus facile et ils virent avec soulagement leur voisine les attendre à l’arrivée pour les ramener chez eux.

La lampe du palier était grillée. Il s’énervait sur la serrure en cherchant la bonne clé. Elle gratouillait la porte par dessus son épaule en appelant Zouzou d’une voix fébrile. Papa et maman étaient revenus ! Bébé allait retrouver les caresses !

La porte s’ouvrit d’un coup. 

Le chat se précipita et vint se frotter contre leurs jambes. Il miaulait. Elle le souleva émue pour le prendre dans ses bras. Mais l’ingrat se débattit. Ils le suivirent dans la cuisine. L’odeur les surprit. Il ouvrit la fenêtre, elle remit des croquettes dans l’assiette, versa de l’eau propre dans le bol et, avant de s’occuper de la caisse,  ils gagnèrent la chambre pour ranger leurs affaires.

Il exposa sur la commode la photo prise dans la grotte, bien calée entre celles de Youki et Zouzou. Elle retrouva les écailles de nacre et le bigorneau ramassés sur la plage. Ils se rendirent en procession dans le salon pour les déposer sur la terre humide de l’hortensia acheté pour leur dernier anniversaire de mariage.

Lorsqu’ils revinrent dans la cuisine, le chat n’était plus là.

Il lui était déjà arrivé de fuguer. Les deux premiers jours, ils s’inquiétèrent en silence. Le troisième, ils sonnèrent chez les voisins du quartier, prévinrent les vétérinaires et la mairie. Ensuite, leur angoisse devint insupportable. Ils placardèrent des affiches, arpentèrent les rues pendant des heures en appelant Zouzou. A la fin du mois, ils durent se rendre à l’évidence de sa disparition. Ils n’auraient jamais dû partir. Ils étaient anéantis.

Au printemps suivant, ils risquèrent une promenade le long du canal. Un tapis de fleurs sauvages bordait le chemin de halage jalonné de peupliers. Ils voulurent cueillir un bouquet. En se penchant, elle remarqua un escargot coincé entre deux branches tombées. C’était un bel escargot, un bon gros à la coquille fragile qui, plutôt que de finir dans une tourte, s’était perdu là, au risque de se faire écraser. Elle le ramassa pour le mettre en sûreté et, comme il sortait de sa coquille en pointant ses cornes vers elle, elle y vit un signe de reconnaissance, un geste d’amitié. Leur cœur s’attendrit. Ils se regardèrent et le prirent avec eux.

Ils le déposèrent dans un saladier en verre garni de feuilles de laitue. Ils mirent une assiette par-dessus. Il zigzagua  tranquillement sur les parois transparentes de sa nouvelle demeure. Lorsqu’il l’eut suffisamment explorée, il se colla à l’envers sur le fond de l’assiette, sans un bruit. Alors, ils transportèrent le bocal sur la table basse du salon, entre leurs fauteuils et la télévision. Et ils s’assirent, heureux de le contempler encore.

Les bras posés sur les accoudoirs, ils sombraient dans un doux sommeil, lorsqu’elle sursauta, se leva et se dirigea vers l’hortensia. Elle revint avec la coquille vide du bigorneau qu’elle glissa entre deux feuilles du saladier. Ce serait une surprise pour le gros escargot, une présence, un cadeau qui lui tiendrait compagnie. Ainsi, il ne manquerait de rien.

Elle ne put s’empêcher de le décoller de l’assiette. Elle l’observa de près, le tourna dans tous les sens d’un air interrogateur et donna un coup de coude à son voisin qu’elle regarda à son tour. Puis elle prononça un mot, un seul, en forme de question : « Coquillette ? » Il acquiesça d’un sourire.

La bête leur montra ses cornes.

C’était parfait.

Ils se rendormirent.

Fin

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©Denys de Jovilliers

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All inclusive. Épisode 5/6

Résumé des scènes de la veille

« Elle et lui » viennent enfin de comprendre ce que signifiait l’option  « All inclusive » cochée lors de la réservation de leur séjour au Golden Beach Village Resort …

5ème jour

L’autobus qui ronronnait près du grand portail de la sortie attira leur attention. Ses fresques brillaient sous le soleil. Elles promettaient de belles escapades aux regards impatients des fumeurs qui attendaient le long de la soute à bagages, près de la porte du chauffeur laissée ouverte. La guide avait un empêchement, on attendait une remplaçante. All inclusive, le sésame valait aussi pour les visites organisées. Ils avaient peut-être encore le temps de préparer leur sac. Après quelques vérifications à l’accueil, ils se raccrochèrent in extremis à l’excursion pour Eivissa et l’ïle de Formentera.

Le trajet jusqu’au port durait une trentaine de minutes. Au début, ils se concentrèrent sur les commentaires que la guide dispensait parfois en français. Elle parlait vite avec un fort accent. Après quelques kilomètres, ils relâchèrent leur attention. Dans la même rangée qu’eux, mais de l’autre côté du couloir, s’agitait un couple de Français. Ceux-là prêtaient peu d’intérêt aux propos de la jeune femme. L’homme filmait à travers la fenêtre en décrivant le paysage à haute voix. Sa compagne prenait des notes et dessinait sur un petit carnet. Ils avaient beaucoup voyagé, eux, beaucoup lu aussi. Ils savaient déjà. Ils se prévalaient d’une culture acquise aux quatre coins du monde et, dès que l’occasion se présentait, le faisaient savoir auprès de ceux qui ne le savaient pas.  Elle leur montra ses croquis …

Ils rendirent le carnet et s’écartèrent des bavards pendant l’embarquement sur le ferry, mais ils furent rattrapés un peu plus tard sur le pont. Après la Chine, ils eurent droit à Moscou. Comme le vent était fort, ils prétextèrent un mal de mer pour changer d’étage. Ainsi, ils écourtèrent la Patagonie et ses quarantièmes rugissants.

Jusqu’en milieu d’après-midi, la journée fut plus tranquille. Des arrêts ponctuaient le circuit près des plages, de la réserve naturelle et du phare. Un grand temps libre leur fut accordé sur le port de La Salvina avant de reprendre le bateau. Ils n’osèrent s’aventurer dans les ruelles du vieux centre où s’étaient précipités les amateurs de souvenirs et ceux qui avaient compris l’invitation de la guide. Ils préférèrent un banc. Sur le port. Pour siroter un  granité au citron en regardant les yachts.

Ils étaient loin du canal le long duquel ils se promenaient les après-midi d’été en comptant les péniches. Mais ils y pensèrent. Ils se laissèrent envahir par une douce mélancolie, insensibles aux trépidations ambiantes. Ils s’ennuyaient. Plus qu’un jour et ils reprendraient l’avion pour rentrer chez eux.

Un grondement sourd annonça l’arrivée d’un bateau. Bientôt le yacht s’immobilisa au milieu du port, tourna lentement sur lui-même, et laissa paraître les sorties d’échappement des puissants moteurs confinés dans la salle des machines. L’équipage s’affairait le long du plat-bord, près des amarres, tandis qu’une poignée de passagères paradait sur le pont supérieur.

À l’approche du quai, de nouvelles vibrations couvrirent le freinage des moteurs. D’énormes enceintes sonorisaient le pont arrière et diffusaient une trance qui montait vers la ville dans un tempo infernal attirant les curieux. La porte du grand salon s’ouvrit et révéla les effets psychédéliques d’un plafond irradié de motifs colorés. Un homme habillé de blanc en sortit. Une jeune femme apparut à son tour, une paire de hauts talons à la main. Elle le rejoignit dans un déhanchement subversif, ils échangèrent un baiser puis ajustèrent leurs lunettes sombres devant les photographes qui se bousculaient un peu plus bas. Enfin, l’équipage noua les amarres et actionna la passerelle qui vint se poser sur le quai.

La musique s’arrêta. Une décapotable rouge se garait à côté. Le couple entouré de ses gardes du corps descendit lentement. La jeune femme enfila ses escarpins avant de s’engager sur le bitume, et ils s’approchèrent de la voiture en ignorant les micros tendus. Le chauffeur sortit du véhicule, remit une clé à l’homme en blanc, la passagère s’installa, hésita un instant. Elle profita du dégagement de la portière ouverte pour ôter ses chaussures. Et le bolide disparut dans un hurlement sauvage. 

Avachis sur leur banc, ils se sentaient revenir à une autre réalité lorsque les bavards de l’autobus surgirent les bras chargés de paquets. Ils ne surent décliner l’invitation. Ils marchèrent avec eux jusqu’au ferry comme deux automates les aidant à porter les cadeaux.

La traversée vers Eivissa ne suffit pas à l’énumération de la descendance du couple envahissant. Les enfants et leurs conjoints, les petits enfants et leurs petits copains, tous suscitaient de longues tirades émaillées d’anecdotes insipides dont s’émerveillaient les grands-parents. Ils en rajoutaient, ils oubliaient ce qu’ils avaient déjà dit, leurs auditeurs s’y perdaient.

Le pire de la journée était à venir. Le retour au Golden Beach n’était programmé qu’après une soirée de folie dans l’un des grands clubs de la ville. On les guida de salle en salle, on les gava de tapas, on leur mit des verres dans les mains. Ils s’écroulèrent assourdis sur les banquettes, furent happés par le mouvement et se retrouvèrent sur les pistes alors qu’ils cherchaient les toilettes. Ils se réveillèrent dans le bus sans savoir comment leurs voisins les avaient retrouvés, ramenés et posés près d’eux, à la place qu’ils avaient occupée à l’aller.

Ce n’était pas fini. Le retour devait les conduire au Pérou, à Malte et au Mexique que les deux autres avaient faits. De même que l’Australie, qu’ils avaient faite aussi. Juste avant les Marquises et après le Cap Nord. À moins que ce ne fussent l’Egypte ou la Grèce, La Vegas ou la Sicile. Leurs maudits voisins n’en finissaient pas d’avoir fait. Ils durent les écouter sur la route qui menait au village, dans un tour du monde qu’ils subirent jusqu’à l’écoeurement.

À suivre … prochain et dernier épisode mercredi 14 octobre …

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©Denys de Jovilliers

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All inclusive. Épisode 4/6

Résumé des épisodes précédents

« Elle et lui » découvrent à Ibiza un univers qui leur est totalement étranger. Ils tentent de surmonter leur désarroi et entament leur quatrième journée au lendemain d’une excursion qui les a épuisés.

4ème jour :

Le chemin qui les ramenait de la salle des petits déjeuners longeait le centro de relajación y fitness. Après les expériences de la veille et les angoisses de la nuit, ils en avaient besoin. Il ralentit le pas. Les prestations l’intriguaient. Il se pencha sur les photos des jacuzzis, du hammam et du sauna, puis s’arrêta devant celles des massages aux pierres chaudes. Elle lui prêta de mauvaises pensées. Elle lut les préconisations sous les illustrations qui la troublaient.  Brusquement, elle tendit un doigt dénonciateur vers les dernières lignes en petites lettres. C’était mauvais pour les varices ! Cette découverte lui donnait un argument irréfutable. Animée d’une rare assurance, elle lui manifesta son refus d’un claquement de langue.

Il fallait s’inscrire avant midi. Entre musculation, aquagym et bains d’argile, ils ne purent se décider. Ils poursuivirent vers les salons du club de artistas de vacaciones. Ils y boudèrent l’activité du jour – un concours de peinture corporelle avec défilé dansant dans les allées du village -, et s’installèrent finalement derrière le grillage du court central de tennis. Lorsque leurs cervicales les rappelèrent à un exercice plus raisonnable, ils se replièrent sur la pratique du transat avec cocktails, siestes et magazines près des bassins de la piscine. Ils écourtèrent le déjeuner pour faire un petit tour en voiture dans le nord est de l’île avant de profiter du dîner en plein air, sur une grande terrasse au fond du parc.

Ce soir-là, ils comprirent pourquoi le bracelet fixé à leur poignet le jour de leur arrivée était vert. All inclusive. Il suffisait de le montrer pour en profiter. All inclusive, tapas et paëlla à volonté, all inclusive, des desserts en veux-tu en voilà. Open bar, tournée générale, alcool à gogo, open bar, à la tienne Ruben, … All inclusive, open bar, quatre mots mal traduits à la réservation, deux clics au hasard, la moitié de leurs économies envolée.

Il y eut d’abord l’ouverture des barrières et la ruée des goinfres dont les assiettes tendues submergèrent les cuisiniers affairés sur leurs vastes poêlées. À mesure qu’ils se repliaient avec leurs provisions vers les tables défendues par leurs compagnes, d’autres convives se risquaient dans l’arène en occupant les espaces libérés. Du côté opposé, les jarras et les porrós glougloutaient sous les tonneaux de bière ou de vin dans une valse effrénée qui ne faiblit qu’à la nuit pour reprendre à renfort de canettes et de cocktails glacés. Alors, la musique se fit plus forte, les corps furent saisis de convulsions, et la transe dura jusqu’au petit matin.

La précipitation du début les avait effrayés. Mais leur désir de profiter de ce qu’ils avaient payé était plus fort et les incita à rester. Ils finirent leur première assiette et remontèrent à l’assaut pour en revendiquer une seconde qu’ils abandonnèrent sur un coin de table alors qu’il empoignait le goulot d’un porró de rouge oublié là. Elle le vit lever la tête, bailler aux étoiles et tendre le bras pour s’essayer au jet dans la gorge. Il cligna des yeux, s’aspergea jusqu’à la ceinture, rectifia le tir comme il put et faillit s’étouffer dans un crachat mal retenu lorsque, horrifiée, elle se mit à crier.

Plutôt que d’abandonner la place, ils recoururent à une tactique éprouvée : se surveiller l’un l’autre et ne pas se séparer. Il la protégea des bousculades et, grâce à elle, évita le coma éthylique. Ils se tenaient par la main, comme deux ahuris craignant se perdre dans les tourbillons de la foule. Autour d’eux, les excentricités confinaient à la débauche. Certains tournoyaient bras tendus, glissaient sur des restes de riz et s’écroulaient en riant. D’autres montaient sur les tables et s’exhibaient dans des chorégraphies provocantes, sifflés par les spectateurs agglutinés tout autour.

On leur proposa des sachets et de drôles de cigarettes qu’ils écartèrent de la main. Les trouvant timorés, des adeptes leur tendirent un mélange à la mode et des pilules qu’ils refusèrent. Ils trouvèrent un endroit moins agité, puis ils se lassèrent. Des brancardiers arrivaient en courant, accompagnés de deux gardes civils. Ils en avaient assez vu, assez entendu, ils pouvaient se mettre au lit.

À suivre … prochain épisode samedi 10 octobre 2020 …

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All inclusive. Épisode 3/6

Résumé des épisodes précédents

« Elle et lui » mènent une existence bien morne. Leur voisine les a décidés à partir en vacances une semaine … à Ibiza. Ce doit être le voyage de leur vie. Le lendemain de leur arrivée mouvementée, ils passent leur journée à explorer le luxueux Golden Beach Village Resort. Ils se sentent perdus.

3ème jour :

         Pour aller plus vite, il mit en route la machine à café de la cuisine et ils grignotèrent les biscuits posés en évidence sur le comptoir. En sortant, ils firent un détour par la boutique pour acheter une carte routière et un sac en toile légère avant de retirer deux paniers repas dans l’annexe du restaurant. Puis ils se dirigèrent vers le parking.

         Le soleil était déjà haut. Heureusement, la petite Seat était garée à l’ombre d’un mûrier. Accès fébrile aux paramétrages de navigation, réinitialisations multiples, lectures compulsives d’un mode d’emploi incompréhensible, grognements sourds … main vengeresse qui heurte le volant. Il avait perdu la partie, il renonçait au GPS.

Elle déplia la carte sur ses genoux, observa longtemps les contours de l’île et le tracé tourmenté des routes qui la sillonnaient. Il soupirait. Elle aussi. Coup de coude, il ferma sa fenêtre, mit le moteur en marche pour activer la climatisation et attendit encore. À sa droite, un index hésitant se posa enfin sur le  papier près de Portinatx au nord, puis glissa lentement vers Sant Antony à l’ouest en suivant la côte au plus près. Il acquiesça en enclenchant la première.

Une jolie route les mena entre les collines rocheuses coiffées de pins et de genévriers. À l’entrée de Sant Miquel, elle lui indiqua un changement de direction d’un geste de main et, comme il s’y était préparé, il tourna avec assurance sur la droite pour entamer la descente vers la mer. Après les échappées magnifiques sur la crique de Benirràs, ils furent étourdis par la quantité d’immeubles construits plus bas, près du port. Une foule hétéroclite se pressait vers les plages dont on devinait à peine le sable envahi par une multitude de transats et de parasols.

Ils trouvèrent un parking non loin du chemin taillé dans la falaise qui menait à la grotte de Can Marcà, et ils rejoignirent la colonne de touristes qui piétinaient à l’approche des guichets dans l’attente du billet.

Ils n’avaient jamais visité de grotte, c’était l’occasion. La voisine leur en avait parlé : « Un endroit magique, une visite à ne pas manquer ! ». Elle devait avoir raison, les panneaux publicitaires qui avaient jalonné leur parcours matinal promettaient une visite exceptionnelle, photos à l’appui.

Des responsables en tenue les parquèrent sur la zone aménagée pour les faire patienter jusqu’à l’heure du départ, former le groupe, lui attribuer un guide et expliquer les consignes. Ils se rapprochèrent d’un français qui semblait tout comprendre et prodiguait ses commentaires à voix haute en doublant le discours des spécialistes.

Au signal, la troupe s’ébranla et la visite commença.

Par ici, souriez, encore, c’est bien, aux suivants, attention aux têtes, attention aux pieds, ça peut glisser, restez sur le chemin, ne touchez pas les parois, plus vite, ne restez pas en arrière, stop, taisez-vous, regardez, écoutez …

Ils eurent droit à l’âge de la grotte, à sa longueur, sa largeur maximale, sa superficie totale, son volume en cathédrales, son niveau par rapport à la mer. Ils eurent droit à l’histoire des bandits, à celle des contrebandiers. On leur raconta le jurassique et le crétacé. On leur montra les stalactites qui tombent, les stalagmites qui montent et les colonnes quand elles s’embrassent. On leur montra une cascade asséchée là-haut qui coulait quand même là-bas pour remplir le lac à l’ouverture des vannes, mais pas longtemps car l’été était trop sec. Et on leur ouvrit les vannes. Et on leur fit la surprise de l’écho, et plus loin celle des trous dans le mur pour voir la méditerranée comme par la fenêtre. On leur mit de la belle musique pour l’acoustique. On leur mit des belles lumières. Des bleues, des jaunes, des vertes et d’autres encore pour voir leur bel effet sur la pierre. Elles étaient magnifiques aussi dans l’eau, elles donnaient soif avec leurs reflets à la menthe, à l’orange ou au citron, à la grenadine ou au curaçao.

Dommage, le plafond était trop bas pour un feu d’artifice, ça manquait aux attractions. Nul doute que le bouquet final eût été beau lui aussi. On les consola à la sortie : ils purent acheter leur photo prise par un professionnel trente minutes plus tôt, alors qu’ils s’engageaient à la queue leu leu dans les premiers mètres de la galerie.

Après tant d’émotions, ils avaient besoin de nature et de grand air. Une petite plage pour le pique-nique au fond d’une crique sauvage ferait l’affaire. Parole de voisine, l’île n’en manquait pas. 

Ils s’éloignèrent en continuant doucement à pied. Un chemin de terre, une grimpette au milieu des lentisques et des arbousiers, une descente sous les pins, l’odeur de la résine, à nouveau la lumière … un croissant de sable clair caressé par une eau cristalline, des falaises de chaque côté, et surtout le silence. Un silence à peine troublé par une brise marine qui se perdait plus haut dans la garrigue ensoleillée.

Ils s’avancèrent jusqu’à la mer et s’installèrent à l’ombre d’un rocher. Il posa le sac, elle sortit les paniers. Ils déjeunèrent côte à côte, le regard perdu vers l’horizon. Puis ils s’enhardirent, remontèrent leur pantalon et risquèrent une promenade bras dessus, bras dessous, les pieds dans l’eau et les chaussures à la main. De temps en temps, elle se laissait distraire par une écaille de nacre qu’elle ramassait et glissait dans le sac qu’il portait sur le dos. Il la laissait faire. Mais ces arrêts imprévisibles l’énervaient.

Sans qu’ils s’en soient rendus compte, plusieurs couples avaient rejoint la crique pendant leur repas. Elle était bien connue des initiés qui s’y retrouvaient en petite société. Certains s’étaient allongés sur le sable loin derrière. D’autres s’étaient dispersés dans l’intimité des rochers. Ils en rencontrèrent soudain au bout de la crique, alors qu’ils contournaient les premiers blocs de pierre tombés de la falaise. Ils étaient une dizaine à philosopher naturisme dans une langue inconnue tandis que d’autres, plus à l’écart, se livraient à des ébats amoureux. Il s’immobilisa brutalement en lui serrant le bras. Elle se figea.

Comme elle n’osait regarder plus loin, elle se pencha pour ramasser un gros bigorneau vide qu’elle contempla le temps qu’il réagisse et la tire en arrière pour faire demi-tour. Ils se sauvèrent et traversèrent la plage en évitant les jeux de raquettes ou de ballon, ainsi que les corps nus qui bronzaient en paix sans se soucier des visiteurs incongrus. 

La marche du retour fut pénible. Sur les hauteurs, le vent du sud était plus fort et la chaleur les incommodait. Ils s’affalèrent sur les sièges de la voiture, terminèrent leurs bouteilles d’eau et, comme l’après-midi était bien avancé, ils renoncèrent à la suite du parcours pour rentrer au village, manger léger et se coucher tôt.

Ils rêvèrent de soleil et d’aventures, de pirates, de brigands et de satyres. Ils agonisèrent oubliés au fond d’une caverne.  Ils virent leur chat et leur hortensia abandonnés par la voisine, ils pleurèrent encore les enfants qu’ils n’avaient pas eus et le petit chien qui leur manquait toujours. À suivre …

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©Denys de Jovilliers

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