Après la guerre …

(…) Ce fut la fête pour tout le monde, même pour ceux qui n’y connaissaient rien et avaient autre chose en tête. On s’invitait partout, on s’embrassait sous les sapins, on allumait des bougies. On installa une crèche avec des vrais moutons, on grilla des merguez, ça donnait faim, ça sentait bon.

Dehors, les musiciens s’étaient installés sous leurs parasols chauffants. La délivrance avait stimulé les hormones et la vie battait son plein. Ça souriait partout sous les écharpes, ça bécotait contre les radiateurs, ça cogitait sous les bonnets et les promesses fusaient. Les enfants attendaient la neige, le Père Noël, le petit Jésus et le réveillon.

À la veille de la Saint-Sylvestre, la place du marché était noire de monde. Fricottin s’y promenait avec délices. Après le solstice, il s’était garni d’un toupet et d’une barbe généreuse. Il avait aussi changé d’identité, histoire de tourner la page lorsque la charcutière l’avait congédié pour cause d’infidélités. Il était devenu Fernand N.[1], explorateur rentré au pays pour vaincre Petsuchos. Il harponnait celles qui voulaient l’entendre et s’inventait des exploits. Il avait combattu les crocos là où d’autres n’en avaient pas eu le courage, là où ça grouillait partout. À droite, à gauche, devant, derrière. Pan ! Pan ! Partout ! Partout ! Après la parlote, il passait aux choses sérieuses. Il se faisait masser les pieds et offrir un thé.

On se pressait devant les victuailles. Le temps de distiller ses prunes pour refaire un stock, Pétronille s’était collée à la poissonnerie restée vacante après la disparition des propriétaires. Doudou avait encore grandi. Il la regardait de loin, tout ému. Il découvrait un trouble nouveau, c’était délicieux. Elle tonitruait à la ronde pour vanter la fraîcheur de sa marée. Les langoustes et les homards alignaient leurs dos rebondis au milieu des soles et des paniers de coquillages. Les huitres bourrichaient à part, près des bouteilles de blanc. On en bavait.

La charcutière arborait un collier de boudins et finissait de plumer ses chapons devant les clients. Elle était tombée en amour pour Balthazar qu’elle avait assigné aux foies gras.

Valentine faisait ses emplettes avec Rosie. Leurs paniers débordaient, elles avaient même trouvé du café, du vrai comme avant, de Guinée. Il ne leur manquait que les gâtounettes glacées pour le dessert. Gilda les accompagnait. Sa médaille de guerre brillait sous un collier neuf. Elle gambadait derrière eux et se régalait de tout ce qui tombait.

Le beau Jules avait installé son orchestre sous le kiosque à musique pour son concert du Nouvel An. On frissonnait encore un peu pour l’écouter répéter et, vive le vent, on rentrait vite au chaud.

Malgré la bonne humeur, certains tiraient triste mine. Toutes les nuits, une nuée de vieilles aux cheveux hirsutes venait les harceler. Elles leur brûlaient les pieds. Ça les réveillait ! Ils gardaient toute la journée une impression désagréable qui les empêchait de sourire. Ça les poursuivait sans cesse et partout. Ça devenait invivable et ils se demandaient ce qu’ils avaient pu faire pour mériter tout ça. Ils finissaient par trouver mais ça n’arrangeait rien.

Extrait du Roman « Avec un peu de chance, tout ira bien »

©Denys de Jovilliers

Photo : Albrecht Fietz, Pixabay.com


[1] Cf. Fernand Naudin (Lino Ventura) dans les Tontons flingueurs de Georges Lautner

Publié par Denys de Jovilliers

J’aime les histoires qui se laissent raconter. Celles qui s’invitent dans l’inattendu d’une rencontre, d’une scène de vie, d’un voyage, parfois d’un souvenir plus lointain. Celles où l’imaginaire prend le pas sur la réalité, mais s’en nourrit. Quand vient le temps de l'écriture, je me régale. Vous voulez goûter ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :