All inclusive. Épisode 6/6

Résumé des jours précédents

Depuis 5 jours, ils vivent dans un autre monde. « Elle et lui » n’en peuvent plus des turbulences dans lesquelles ils sont entraînés. Perdus dans le flot de vacanciers excentriques qui les désorientent et les sidèrent, ils ont hâte de rentrer chez eux.

6ème jour

Il tendit un bras lourd vers le téléphone posé sur la table de nuit, le fit tomber et se contorsionna pour le ramasser. Au deuxième appel, il put enfin décrocher. L’autobus les attendait pour la suite du programme : visite de la ville haute d’Eivissa, avec au retour un arrêt pour flâner sur le marché hippie Las Dalias.

Ils étaient encore assommés par les tribulations de la veille. Ils s’étaient mépris, leur inscription valait pour les deux jours. Elle eut un sursaut qui les sauva. Elle lui ôta le téléphone des mains et pleurnicha leur incapacité du jour à son interlocutrice qui, d’un simple « buena recuperaciòn », abrégea les lamentations.

Elle avait un mauvais pressentiment. Elle était pressée de rentrer. Ils passèrent la dernière journée à préparer le départ du lendemain.

Elle ouvrit l’armoire et les tiroirs, fit et refit l’inventaire de leurs affaires à mesure qu’elle remplissait puis vidait la valise.

Il s’occupa de la voiture, vérifia le niveau d’huile et chercha ceux des liquides de freinage et de refroidissement. Il actionna plusieurs fois le démarreur pour s’assurer qu’elle démarrait toujours, fit fonctionner les essuie-glaces pour le cas où il se mettrait à pleuvoir malgré les prévisions de beau temps. Il s’inquiéta de ne pouvoir contrôler la pression des pneus. Il ne trouva pas de solution.

Elle le rejoignit pour fouiller les vide-poches afin de n’y rien oublier. Et puisqu’elle était là, elle l’aida en levant ou baissant les deux bras à chaque fois qu’il allumait ou éteignait les phares ou les feux stop. Attention, un seul bras pour les clignotants ! Ceci l’obligeait à tourner autour de la voiture en changeant de bras pour un même côté selon qu’il s’agissait de l’avant ou de l’arrière. La manoeuvre exigeait d’eux une grande concentration.

Ils dénichèrent de quoi nettoyer leur suite de fond en comble, comme des criminels cherchent à effacer les traces de leur passage. Ils s’y employèrent jusqu’au soir. Puis ils s’accordèrent une dernière marche dans le parc, en solitaires, pour prendre des photos du coucher de soleil dans la baie. Au retour, ils se faufilèrent entre les tables du buffet pour grignoter debout.

Ils passaient près des poorós. Il fut tenté d’essayer à nouveau. Elle n’avait pas le temps et elle était fatiguée. Elle le rattrapa par la chemise qui tombait sur son pantalon. Il s’était changé après le ménage, c’était sa dernière, elle devait rester propre. Il comprit sans répondre à son geste. Comme d’habitude.

Le retour

Ils dormirent peu et quittèrent le village tôt par crainte de manquer l’avion qui décollait à onze heures. Après la restitution de la voiture et les formalités d’enregistrement, ils appréhendaient le passage dans le sas de contrôle. Ils craignaient une sonnerie inopinée qui les aurait soumis d’office à une fouille humiliante. Il n’y eut pas de sonnerie, mais le tirage aléatoire des contrôles approfondis tomba sur eux. On les palpa, on ouvrit leur sac, on leur posa des questions et ils repartirent rouges de honte s’installer sur un fauteuil de la salle d’embarquement. Ils avaient deux heures d’avance.

L’escale à Barcelone fut interminable. Ils ruminaient leur impatience, le regard perdu à travers les baies vitrées, en direction d’avions qu’ils ne voyaient plus. Elle tricotait ses doigts dans le gilet qu’elle gardait sur les épaules à cause de la fraîcheur à venir. Il se grattait les genoux jusqu’au sang. Ils alternaient les soupirs en redoutant un retard à l’arrivée qui leur aurait fait manquer le TGV de dix huit heures neuf à la gare de l’Est.

Ils se laissèrent guider par le flot des passagers à Orly. Ils reconnurent facilement leur valise. Elle défilait parmi les premières ce qui leur évita la syncope. Devant leur détresse, une hôtesse les guida dans les couloirs jusqu’à la navette Orlyval et les confia à un couple qui, comme eux, se rendait gare de l’Est. Le reste du voyage fut plus facile et ils virent avec soulagement leur voisine les attendre à l’arrivée pour les ramener chez eux.

La lampe du palier était grillée. Il s’énervait sur la serrure en cherchant la bonne clé. Elle gratouillait la porte par dessus son épaule en appelant Zouzou d’une voix fébrile. Papa et maman étaient revenus ! Bébé allait retrouver les caresses !

La porte s’ouvrit d’un coup. 

Le chat se précipita et vint se frotter contre leurs jambes. Il miaulait. Elle le souleva émue pour le prendre dans ses bras. Mais l’ingrat se débattit. Ils le suivirent dans la cuisine. L’odeur les surprit. Il ouvrit la fenêtre, elle remit des croquettes dans l’assiette, versa de l’eau propre dans le bol et, avant de s’occuper de la caisse,  ils gagnèrent la chambre pour ranger leurs affaires.

Il exposa sur la commode la photo prise dans la grotte, bien calée entre celles de Youki et Zouzou. Elle retrouva les écailles de nacre et le bigorneau ramassés sur la plage. Ils se rendirent en procession dans le salon pour les déposer sur la terre humide de l’hortensia acheté pour leur dernier anniversaire de mariage.

Lorsqu’ils revinrent dans la cuisine, le chat n’était plus là.

Il lui était déjà arrivé de fuguer. Les deux premiers jours, ils s’inquiétèrent en silence. Le troisième, ils sonnèrent chez les voisins du quartier, prévinrent les vétérinaires et la mairie. Ensuite, leur angoisse devint insupportable. Ils placardèrent des affiches, arpentèrent les rues pendant des heures en appelant Zouzou. A la fin du mois, ils durent se rendre à l’évidence de sa disparition. Ils n’auraient jamais dû partir. Ils étaient anéantis.

Au printemps suivant, ils risquèrent une promenade le long du canal. Un tapis de fleurs sauvages bordait le chemin de halage jalonné de peupliers. Ils voulurent cueillir un bouquet. En se penchant, elle remarqua un escargot coincé entre deux branches tombées. C’était un bel escargot, un bon gros à la coquille fragile qui, plutôt que de finir dans une tourte, s’était perdu là, au risque de se faire écraser. Elle le ramassa pour le mettre en sûreté et, comme il sortait de sa coquille en pointant ses cornes vers elle, elle y vit un signe de reconnaissance, un geste d’amitié. Leur cœur s’attendrit. Ils se regardèrent et le prirent avec eux.

Ils le déposèrent dans un saladier en verre garni de feuilles de laitue. Ils mirent une assiette par-dessus. Il zigzagua  tranquillement sur les parois transparentes de sa nouvelle demeure. Lorsqu’il l’eut suffisamment explorée, il se colla à l’envers sur le fond de l’assiette, sans un bruit. Alors, ils transportèrent le bocal sur la table basse du salon, entre leurs fauteuils et la télévision. Et ils s’assirent, heureux de le contempler encore.

Les bras posés sur les accoudoirs, ils sombraient dans un doux sommeil, lorsqu’elle sursauta, se leva et se dirigea vers l’hortensia. Elle revint avec la coquille vide du bigorneau qu’elle glissa entre deux feuilles du saladier. Ce serait une surprise pour le gros escargot, une présence, un cadeau qui lui tiendrait compagnie. Ainsi, il ne manquerait de rien.

Elle ne put s’empêcher de le décoller de l’assiette. Elle l’observa de près, le tourna dans tous les sens d’un air interrogateur et donna un coup de coude à son voisin qu’elle regarda à son tour. Puis elle prononça un mot, un seul, en forme de question : « Coquillette ? » Il acquiesça d’un sourire.

La bête leur montra ses cornes.

C’était parfait.

Ils se rendormirent.

Fin

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©Denys de Jovilliers

Photo libre de droit : Pixabay.com

Publié par Denys de Jovilliers

J’aime les histoires qui se laissent raconter. Celles qui s’invitent dans l’inattendu d’une rencontre, d’une scène de vie, d’un voyage, parfois d’un souvenir plus lointain. Celles où l’imaginaire prend le pas sur la réalité, mais s’en nourrit. Quand vient le temps de l'écriture, je me régale. Vous voulez goûter ?

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