All inclusive. Épisode 5/6

Résumé des scènes de la veille

« Elle et lui » viennent enfin de comprendre ce que signifiait l’option  « All inclusive » cochée lors de la réservation de leur séjour au Golden Beach Village Resort …

5ème jour

L’autobus qui ronronnait près du grand portail de la sortie attira leur attention. Ses fresques brillaient sous le soleil. Elles promettaient de belles escapades aux regards impatients des fumeurs qui attendaient le long de la soute à bagages, près de la porte du chauffeur laissée ouverte. La guide avait un empêchement, on attendait une remplaçante. All inclusive, le sésame valait aussi pour les visites organisées. Ils avaient peut-être encore le temps de préparer leur sac. Après quelques vérifications à l’accueil, ils se raccrochèrent in extremis à l’excursion pour Eivissa et l’ïle de Formentera.

Le trajet jusqu’au port durait une trentaine de minutes. Au début, ils se concentrèrent sur les commentaires que la guide dispensait parfois en français. Elle parlait vite avec un fort accent. Après quelques kilomètres, ils relâchèrent leur attention. Dans la même rangée qu’eux, mais de l’autre côté du couloir, s’agitait un couple de Français. Ceux-là prêtaient peu d’intérêt aux propos de la jeune femme. L’homme filmait à travers la fenêtre en décrivant le paysage à haute voix. Sa compagne prenait des notes et dessinait sur un petit carnet. Ils avaient beaucoup voyagé, eux, beaucoup lu aussi. Ils savaient déjà. Ils se prévalaient d’une culture acquise aux quatre coins du monde et, dès que l’occasion se présentait, le faisaient savoir auprès de ceux qui ne le savaient pas.  Elle leur montra ses croquis …

Ils rendirent le carnet et s’écartèrent des bavards pendant l’embarquement sur le ferry, mais ils furent rattrapés un peu plus tard sur le pont. Après la Chine, ils eurent droit à Moscou. Comme le vent était fort, ils prétextèrent un mal de mer pour changer d’étage. Ainsi, ils écourtèrent la Patagonie et ses quarantièmes rugissants.

Jusqu’en milieu d’après-midi, la journée fut plus tranquille. Des arrêts ponctuaient le circuit près des plages, de la réserve naturelle et du phare. Un grand temps libre leur fut accordé sur le port de La Salvina avant de reprendre le bateau. Ils n’osèrent s’aventurer dans les ruelles du vieux centre où s’étaient précipités les amateurs de souvenirs et ceux qui avaient compris l’invitation de la guide. Ils préférèrent un banc. Sur le port. Pour siroter un  granité au citron en regardant les yachts.

Ils étaient loin du canal le long duquel ils se promenaient les après-midi d’été en comptant les péniches. Mais ils y pensèrent. Ils se laissèrent envahir par une douce mélancolie, insensibles aux trépidations ambiantes. Ils s’ennuyaient. Plus qu’un jour et ils reprendraient l’avion pour rentrer chez eux.

Un grondement sourd annonça l’arrivée d’un bateau. Bientôt le yacht s’immobilisa au milieu du port, tourna lentement sur lui-même, et laissa paraître les sorties d’échappement des puissants moteurs confinés dans la salle des machines. L’équipage s’affairait le long du plat-bord, près des amarres, tandis qu’une poignée de passagères paradait sur le pont supérieur.

À l’approche du quai, de nouvelles vibrations couvrirent le freinage des moteurs. D’énormes enceintes sonorisaient le pont arrière et diffusaient une trance qui montait vers la ville dans un tempo infernal attirant les curieux. La porte du grand salon s’ouvrit et révéla les effets psychédéliques d’un plafond irradié de motifs colorés. Un homme habillé de blanc en sortit. Une jeune femme apparut à son tour, une paire de hauts talons à la main. Elle le rejoignit dans un déhanchement subversif, ils échangèrent un baiser puis ajustèrent leurs lunettes sombres devant les photographes qui se bousculaient un peu plus bas. Enfin, l’équipage noua les amarres et actionna la passerelle qui vint se poser sur le quai.

La musique s’arrêta. Une décapotable rouge se garait à côté. Le couple entouré de ses gardes du corps descendit lentement. La jeune femme enfila ses escarpins avant de s’engager sur le bitume, et ils s’approchèrent de la voiture en ignorant les micros tendus. Le chauffeur sortit du véhicule, remit une clé à l’homme en blanc, la passagère s’installa, hésita un instant. Elle profita du dégagement de la portière ouverte pour ôter ses chaussures. Et le bolide disparut dans un hurlement sauvage. 

Avachis sur leur banc, ils se sentaient revenir à une autre réalité lorsque les bavards de l’autobus surgirent les bras chargés de paquets. Ils ne surent décliner l’invitation. Ils marchèrent avec eux jusqu’au ferry comme deux automates les aidant à porter les cadeaux.

La traversée vers Eivissa ne suffit pas à l’énumération de la descendance du couple envahissant. Les enfants et leurs conjoints, les petits enfants et leurs petits copains, tous suscitaient de longues tirades émaillées d’anecdotes insipides dont s’émerveillaient les grands-parents. Ils en rajoutaient, ils oubliaient ce qu’ils avaient déjà dit, leurs auditeurs s’y perdaient.

Le pire de la journée était à venir. Le retour au Golden Beach n’était programmé qu’après une soirée de folie dans l’un des grands clubs de la ville. On les guida de salle en salle, on les gava de tapas, on leur mit des verres dans les mains. Ils s’écroulèrent assourdis sur les banquettes, furent happés par le mouvement et se retrouvèrent sur les pistes alors qu’ils cherchaient les toilettes. Ils se réveillèrent dans le bus sans savoir comment leurs voisins les avaient retrouvés, ramenés et posés près d’eux, à la place qu’ils avaient occupée à l’aller.

Ce n’était pas fini. Le retour devait les conduire au Pérou, à Malte et au Mexique que les deux autres avaient faits. De même que l’Australie, qu’ils avaient faite aussi. Juste avant les Marquises et après le Cap Nord. À moins que ce ne fussent l’Egypte ou la Grèce, La Vegas ou la Sicile. Leurs maudits voisins n’en finissaient pas d’avoir fait. Ils durent les écouter sur la route qui menait au village, dans un tour du monde qu’ils subirent jusqu’à l’écoeurement.

À suivre … prochain et dernier épisode mercredi 14 octobre …

Relire les épisodes précédents …

©Denys de Jovilliers

Photo libre de droit : Pixabay.com

Publié par Denys de Jovilliers

J’aime les histoires qui se laissent raconter. Celles qui s’invitent dans l’inattendu d’une rencontre, d’une scène de vie, d’un voyage, parfois d’un souvenir plus lointain. Celles où l’imaginaire prend le pas sur la réalité, mais s’en nourrit. Quand vient le temps de l'écriture, je me régale. Vous voulez goûter ?

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