All inclusive. Épisode 3/6

Résumé des épisodes précédents

« Elle et lui » mènent une existence bien morne. Leur voisine les a décidés à partir en vacances une semaine … à Ibiza. Ce doit être le voyage de leur vie. Le lendemain de leur arrivée mouvementée, ils passent leur journée à explorer le luxueux Golden Beach Village Resort. Ils se sentent perdus.

3ème jour :

         Pour aller plus vite, il mit en route la machine à café de la cuisine et ils grignotèrent les biscuits posés en évidence sur le comptoir. En sortant, ils firent un détour par la boutique pour acheter une carte routière et un sac en toile légère avant de retirer deux paniers repas dans l’annexe du restaurant. Puis ils se dirigèrent vers le parking.

         Le soleil était déjà haut. Heureusement, la petite Seat était garée à l’ombre d’un mûrier. Accès fébrile aux paramétrages de navigation, réinitialisations multiples, lectures compulsives d’un mode d’emploi incompréhensible, grognements sourds … main vengeresse qui heurte le volant. Il avait perdu la partie, il renonçait au GPS.

Elle déplia la carte sur ses genoux, observa longtemps les contours de l’île et le tracé tourmenté des routes qui la sillonnaient. Il soupirait. Elle aussi. Coup de coude, il ferma sa fenêtre, mit le moteur en marche pour activer la climatisation et attendit encore. À sa droite, un index hésitant se posa enfin sur le  papier près de Portinatx au nord, puis glissa lentement vers Sant Antony à l’ouest en suivant la côte au plus près. Il acquiesça en enclenchant la première.

Une jolie route les mena entre les collines rocheuses coiffées de pins et de genévriers. À l’entrée de Sant Miquel, elle lui indiqua un changement de direction d’un geste de main et, comme il s’y était préparé, il tourna avec assurance sur la droite pour entamer la descente vers la mer. Après les échappées magnifiques sur la crique de Benirràs, ils furent étourdis par la quantité d’immeubles construits plus bas, près du port. Une foule hétéroclite se pressait vers les plages dont on devinait à peine le sable envahi par une multitude de transats et de parasols.

Ils trouvèrent un parking non loin du chemin taillé dans la falaise qui menait à la grotte de Can Marcà, et ils rejoignirent la colonne de touristes qui piétinaient à l’approche des guichets dans l’attente du billet.

Ils n’avaient jamais visité de grotte, c’était l’occasion. La voisine leur en avait parlé : « Un endroit magique, une visite à ne pas manquer ! ». Elle devait avoir raison, les panneaux publicitaires qui avaient jalonné leur parcours matinal promettaient une visite exceptionnelle, photos à l’appui.

Des responsables en tenue les parquèrent sur la zone aménagée pour les faire patienter jusqu’à l’heure du départ, former le groupe, lui attribuer un guide et expliquer les consignes. Ils se rapprochèrent d’un français qui semblait tout comprendre et prodiguait ses commentaires à voix haute en doublant le discours des spécialistes.

Au signal, la troupe s’ébranla et la visite commença.

Par ici, souriez, encore, c’est bien, aux suivants, attention aux têtes, attention aux pieds, ça peut glisser, restez sur le chemin, ne touchez pas les parois, plus vite, ne restez pas en arrière, stop, taisez-vous, regardez, écoutez …

Ils eurent droit à l’âge de la grotte, à sa longueur, sa largeur maximale, sa superficie totale, son volume en cathédrales, son niveau par rapport à la mer. Ils eurent droit à l’histoire des bandits, à celle des contrebandiers. On leur raconta le jurassique et le crétacé. On leur montra les stalactites qui tombent, les stalagmites qui montent et les colonnes quand elles s’embrassent. On leur montra une cascade asséchée là-haut qui coulait quand même là-bas pour remplir le lac à l’ouverture des vannes, mais pas longtemps car l’été était trop sec. Et on leur ouvrit les vannes. Et on leur fit la surprise de l’écho, et plus loin celle des trous dans le mur pour voir la méditerranée comme par la fenêtre. On leur mit de la belle musique pour l’acoustique. On leur mit des belles lumières. Des bleues, des jaunes, des vertes et d’autres encore pour voir leur bel effet sur la pierre. Elles étaient magnifiques aussi dans l’eau, elles donnaient soif avec leurs reflets à la menthe, à l’orange ou au citron, à la grenadine ou au curaçao.

Dommage, le plafond était trop bas pour un feu d’artifice, ça manquait aux attractions. Nul doute que le bouquet final eût été beau lui aussi. On les consola à la sortie : ils purent acheter leur photo prise par un professionnel trente minutes plus tôt, alors qu’ils s’engageaient à la queue leu leu dans les premiers mètres de la galerie.

Après tant d’émotions, ils avaient besoin de nature et de grand air. Une petite plage pour le pique-nique au fond d’une crique sauvage ferait l’affaire. Parole de voisine, l’île n’en manquait pas. 

Ils s’éloignèrent en continuant doucement à pied. Un chemin de terre, une grimpette au milieu des lentisques et des arbousiers, une descente sous les pins, l’odeur de la résine, à nouveau la lumière … un croissant de sable clair caressé par une eau cristalline, des falaises de chaque côté, et surtout le silence. Un silence à peine troublé par une brise marine qui se perdait plus haut dans la garrigue ensoleillée.

Ils s’avancèrent jusqu’à la mer et s’installèrent à l’ombre d’un rocher. Il posa le sac, elle sortit les paniers. Ils déjeunèrent côte à côte, le regard perdu vers l’horizon. Puis ils s’enhardirent, remontèrent leur pantalon et risquèrent une promenade bras dessus, bras dessous, les pieds dans l’eau et les chaussures à la main. De temps en temps, elle se laissait distraire par une écaille de nacre qu’elle ramassait et glissait dans le sac qu’il portait sur le dos. Il la laissait faire. Mais ces arrêts imprévisibles l’énervaient.

Sans qu’ils s’en soient rendus compte, plusieurs couples avaient rejoint la crique pendant leur repas. Elle était bien connue des initiés qui s’y retrouvaient en petite société. Certains s’étaient allongés sur le sable loin derrière. D’autres s’étaient dispersés dans l’intimité des rochers. Ils en rencontrèrent soudain au bout de la crique, alors qu’ils contournaient les premiers blocs de pierre tombés de la falaise. Ils étaient une dizaine à philosopher naturisme dans une langue inconnue tandis que d’autres, plus à l’écart, se livraient à des ébats amoureux. Il s’immobilisa brutalement en lui serrant le bras. Elle se figea.

Comme elle n’osait regarder plus loin, elle se pencha pour ramasser un gros bigorneau vide qu’elle contempla le temps qu’il réagisse et la tire en arrière pour faire demi-tour. Ils se sauvèrent et traversèrent la plage en évitant les jeux de raquettes ou de ballon, ainsi que les corps nus qui bronzaient en paix sans se soucier des visiteurs incongrus. 

La marche du retour fut pénible. Sur les hauteurs, le vent du sud était plus fort et la chaleur les incommodait. Ils s’affalèrent sur les sièges de la voiture, terminèrent leurs bouteilles d’eau et, comme l’après-midi était bien avancé, ils renoncèrent à la suite du parcours pour rentrer au village, manger léger et se coucher tôt.

Ils rêvèrent de soleil et d’aventures, de pirates, de brigands et de satyres. Ils agonisèrent oubliés au fond d’une caverne.  Ils virent leur chat et leur hortensia abandonnés par la voisine, ils pleurèrent encore les enfants qu’ils n’avaient pas eus et le petit chien qui leur manquait toujours. À suivre …

Relire les épisodes précédents …

©Denys de Jovilliers

Photo libre de droit : Pixabay.com

Publié par Denys de Jovilliers

J’aime les histoires qui se laissent raconter. Celles qui s’invitent dans l’inattendu d’une rencontre, d’une scène de vie, d’un voyage, parfois d’un souvenir plus lointain. Celles où l’imaginaire prend le pas sur la réalité, mais s’en nourrit. Quand vient le temps de l'écriture, je me régale. Vous voulez goûter ?

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